C'est en 1974 que les Éditions des Femmes avaient publié "Du côté des petites filles" d'Elena Gianni Belotti. Sa thèse avait connu un succès retentissant et s'était imposée à nous qui avions 20/30 ans à l'époque comme une évidence : la différence sexuelle se construit à partir d'attitudes différenciées des adultes et éducateurs qui encouragent des comportements conformes à des représentations stéréotypées (par exemple, petites filles douces et maternelles, petits garçons hyperactifs dominant leurs émotions). Ma génération semble s'être attachée (autant faire que peut car beaucoup de ces attitudes sont inconscientes) à traquer ces représentations, au moins dans leurs manifestations les plus criantes.
Trente cinq après, retour brutal à la case départ, sans vergogne, sans essayer au moins de sauver les apparences. Et la goutte d'eau qui a fait déborder mon vase d'indignation, c'est que même des maisons d'édition respectables (Bayard et Gallimard avec sa publication récente 15 histoires pour petites filles, 15 histoires pour les petits garçons) ont pris le train en marche de ces discriminations sexistes.
J'avais déjà eu la puce à l'oreille à la rentrée des classes en constatant l'invasion du rose, des petits cœurs et fleurettes dans le matériel scolaire. Quand sont arrivés les catalogues de jouets, il m'a bien fallu constater que le tri par âges des jouets avait été remplacé systématiquement par celui par sexe et, avec ce classement, tout son cortège des a priori avait repris le dessus : pour qui les aspirateurs, pour qui les jeux de construction ?
Cela avait continué en feuilletant les dits-catalogues aux pages jeux vidéo : s'apercevant que les filles étaient de piètres consommatrices de leurs habituels jeux de bagarre, les fabricants de jeux vidéo avaient dû longtemps se creuser la cervelle pour proposer des activités aussi prometteuses aux filles !
Un exemple : Ubisoft sur Nintendo DS
Mais le coup de massue a été le dernier numéro de Pomme d'Api intitulé "Princesses et chevaliers". Faut vous dire que, ayant élevé nos enfants avec les Editions Bayard, une relation affective me liait à cet éditeur (surtout à Tom-tom et Nana, pour dire la vérité).
J'ai commencé par tiquer quand il m'a fallu découper le jeu prévu en encart : "aide le chevalier (= petit garçon conquérant) à aller délivrer la princesse enfermée dans son donjon (= petite fille neutralisée)".
Passablement excédée, j'ai parcouru le"supplément Parents" dans lequel on interroge un pédopsychiatre à l'allure moderne et sympathique Stéphane Clerget : sous couvert du besoin de l'enfant à s'identifier comme fille ou garçon, (que personne ne nie évidemment), et sous couvert d'allégations prétendument cliniques, il nous ressert les stéréotypes les plus éculés.
En voici trois extraits pour vous faire votre opinion.
Pourquoi les petites filles veulent-elles être des princesses ?
En s'identifiant à une princesse, une petite fille s'affirme comme fille. Elle est en attente de devenir femme, elle sait qu'elle n'a pas autant de pouvoir que la reine, sa mère (...) Mais elle est aussi au cœur de l'attention et des espoirs de ses parents, le couple royal.
Les garçons, eux, se rêvent moins princes que chevaliers, pourquoi ?
(...) Quant aux superhéros, c'est le côté "action" qui les ravit : sauter, bondir. Ils aiment lancer, projeter un objet, le brandir. Peut-être un pressentiment de leur futur rôle sexuel ?
Les filles ne sont-elles pas, elles aussi, actives ?
Bien sûr, elles ne sont pas passives.(...). Les petites filles, en se parant comme des princesses, veulent aussi séduire, c'est-à-dire, conduire vers elles, attirer : n'est-ce pas une autre manière d'être actives ?
Consternant, non ?
Vive les deux navigatrices encore en course dans le Vendée Globe Samantha Davies et Dee Caffari ! Anglaises, elles ont pu échapper à Pomme d'Api.